L’Espagne entre Pékin et Washington : lecture stratégique de la visite de Pedro Sánchez en Chine

Par Ahmed Mohamed Hamada
Écrivain et analyste politique
Dans un contexte international marqué par l’intensification des rivalités entre grandes puissances, la quatrième visite officielle du chef du gouvernement espagnol, Pedro Sánchez, en China, du 11 au 15 avril 2026, s’inscrit dans une tentative de redéfinition du positionnement économique et diplomatique de Madrid au sein d’un système international en recomposition. Ponctuée par des entretiens de haut niveau avec le président chinois Xi Jinping et le Premier ministre Li Qiang, cette séquence traduit l’importance stratégique accordée par les deux parties à la consolidation de leurs relations bilatérales, dans un cadre plus large englobant les rapports entre l’Union européenne et Pékin.
Sur le plan économique, la visite a été dominée par la question du déséquilibre structurel de la balance commerciale entre l’Europe et la Chine, qualifié par Sánchez d’« intenable ». L’Union européenne fait en effet face à un déficit croissant vis-à-vis de la Chine, susceptible d’alimenter des dynamiques protectionnistes internes et de générer des tensions sociales liées à l’érosion de certains segments industriels. Dans cette optique, Madrid a cherché à promouvoir un rééquilibrage par l’augmentation de ses exportations, notamment dans les secteurs agroalimentaire et manufacturier à forte valeur ajoutée, tout en œuvrant à attirer des investissements chinois ciblés dans l’économie espagnole.
Les discussions ont porté sur des secteurs stratégiques, au premier rang desquels les technologies, les énergies renouvelables et l’industrie verte, en cohérence avec les priorités européennes en matière de transition énergétique. La visite d’une délégation espagnole au siège de Xiaomi illustre, à cet égard, la volonté d’intégrer davantage les chaînes de valeur technologiques globales et de renforcer les coopérations industrielles avec les grands groupes chinois.
D’un point de vue géopolitique, cette visite ne saurait être dissociée du climat de tensions entre l’Europe et les États-Unis, notamment dans le contexte des orientations de l’administration américaine dirigée par Donald Trump, qui tend à durcir sa posture vis-à-vis de la Chine, en particulier sur les questions technologiques et stratégiques. Face à ces pressions, l’Espagne semble privilégier une ligne d’équilibre fondée sur un dialogue pragmatique avec Pékin, sans remise en cause de ses alliances traditionnelles avec Washington. Cette approche s’inscrit dans une conception modérée de « l’autonomie stratégique européenne », cherchant à concilier intérêts économiques et contraintes géopolitiques.
Du côté chinois, cette visite s’insère dans une stratégie plus large visant à approfondir les relations bilatérales avec certains États membres de l’Union européenne, afin de contourner une approche européenne parfois plus coordonnée et plus exigeante. Pékin perçoit en effet des pays comme l’Espagne comme des partenaires potentiellement plus flexibles que d’autres acteurs européens, notamment sur les dossiers commerciaux et industriels, et cherche, à travers ces partenariats, à consolider son image de partenaire économique fiable dans un environnement international sous tension.
À l’échelle européenne, cette dynamique met en lumière les difficultés persistantes à élaborer une politique commune cohérente vis-à-vis de la Chine, en raison de la diversité des intérêts nationaux. Tandis que certains États plaident pour un durcissement des instruments de défense commerciale, d’autres, à l’instar de l’Espagne, privilégient une approche plus pragmatique centrée sur les opportunités économiques immédiates.
Enfin, les implications de cette visite dépassent le cadre strictement euro-chinois et concernent également des partenaires tiers, notamment en Afrique de l’Ouest, tels que Mauritania. Elle illustre l’intensification de la compétition internationale pour l’accès aux marchés et aux ressources, offrant à ces pays des marges de manœuvre accrues pour diversifier leurs partenariats et optimiser leurs trajectoires de développement.
En définitive, la visite de Pedro Sánchez en China met en évidence une tentative de rééquilibrage délicat entre impératifs économiques et contraintes stratégiques, dans un système international de plus en plus polarisé. Entre Pékin et Washington, Madrid – et au-delà, l’Europe – s’efforce de tracer une voie autonome, à la fois prudente et pragmatique, dont la viabilité dépendra de sa capacité à concilier cohésion interne et diversification externe.







