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Mauritanie : un État géré selon une logique de prédation et épuisé au nom du développement

Med Abdarahmane ould Abdallahi
Journaliste , écrivain
medabd388@gmail

Depuis 1978, la Mauritanie n’est pas simplement un État en difficulté sur le plan du développement ; elle s’est progressivement transformée en un exemple frappant de capture de l’État par des régimes militaires et civils successifs, qui se sont partagé l’échec comme un butin et ont transmis l’impasse comme une fatalité.

Cette date n’a pas constitué un simple épisode de rupture politique passagère, mais bien le point de départ d’une déviation profonde dans la structure de gouvernance. La compétence y a été reléguée au profit de la loyauté, et les institutions étatiques ont été remplacées par des réseaux d’influence restreints, percevant le pays comme une propriété privée, gérée selon une logique de prédation plutôt que de responsabilité.

Au fil des décennies, les mêmes slogans ont été ressassés : réforme, développement, justice… autant de mots restés suspendus, sans traduction concrète. Pendant ce temps, les indicateurs réels se sont dégradés : un système éducatif fragile, un secteur de la santé exsangue, un chômage endémique et des inégalités sociales croissantes. Quant aux ressources nationales, elles ont été exploitées dans l’opacité, puis transférées dans un silence encore plus grand, à travers des accords obscurs dont le citoyen ne perçoit que les conséquences : appauvrissement et dégradation des services publics.

L’État a été progressivement vidé de sa substance souveraine, à mesure que ses décisions majeures devenaient dépendantes des bailleurs, ses budgets conditionnés par l’aide extérieure, et ses politiques publiques élaborées en dehors de ses frontières. La question n’est plus : « Que voulons-nous ? », mais plutôt : « Que veut-on pour nous ? ». C’est là le cœur de la crise : lorsqu’un État perd sa capacité à définir ses propres priorités, il perd son sens même.

Plus grave encore, ces régimes ne se sont pas contentés de gérer l’échec : ils ont contribué à le reproduire. Chaque tentative de réforme a été vidée de sa substance, chaque voix critique marginalisée ou étouffée, maintenant ainsi un cercle vicieux : la corruption engendre la pauvreté, la pauvreté engendre la fragilité, et la fragilité justifie la perpétuation du système.

Parallèlement, la conscience collective a été nivelée et détournée vers des conflits secondaires, tandis que les enjeux fondamentaux — souveraineté économique, justice sociale, indépendance décisionnelle — ont été écartés du débat public. La politique s’est ainsi transformée en une scène de discours, plutôt qu’en un espace de décision.

Cependant, attribuer l’entière responsabilité aux seules élites dirigeantes serait insuffisant. La persistance de cette situation sur plusieurs décennies révèle également une faille plus profonde dans la relation entre l’État et la société : absence de mécanismes de reddition des comptes, faiblesse de la culture de responsabilité et érosion de la confiance citoyenne dans la possibilité du changement.

Aujourd’hui, il n’est plus possible de recycler les mêmes discours ni de reconduire les mêmes visages et les mêmes politiques. La crise n’est plus conjoncturelle, elle est structurelle, et exige une refondation globale de la gouvernance ainsi qu’une redéfinition du contrat social.

Sortir de cette impasse ne passe pas par les slogans, mais par une volonté politique réelle, rompant avec la logique de prédation et posant les bases d’un État institutionnel : gouverné par la compétence, contrôlé par la transparence et fondé sur la citoyenneté plutôt que sur l’allégeance.

La Mauritanie est aujourd’hui à la croisée des chemins : soit elle demeure prisonnière de cet héritage lourd d’échecs, soit elle ouvre une nouvelle page en se redéfinissant comme un État souverain, capable de protéger ses ressources, de servir son peuple et de construire son propre avenir — au lieu de l’attendre des autres.

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