Le pluralisme linguistique entre reconnaissance constitutionnelle et défis institutionnelsPolitique linguistique et construction de l’État en Mauritanie

Par Ahmed Mohamed Hamada
Écrivain et analyste politique
La langue constitue l’un des fondements structurels de la construction de l’État moderne. Elle ne se réduit pas à un simple instrument de communication, mais s’impose comme un cadre d’organisation de l’espace public, un vecteur d’identité collective et un moyen essentiel de production et de transmission du savoir. Dans le contexte mauritanien, le pluralisme linguistique apparaît comme une réalité historique et sociale profondément enracinée, tout en représentant un défi institutionnel majeur lié à l’efficacité de l’action publique, à la cohésion nationale et à la capacité de l’État à promouvoir l’intégration sociale.
La Constitution mauritanienne consacre l’arabe comme langue officielle de l’État tout en reconnaissant les langues nationales comme composantes essentielles de l’identité culturelle nationale. Ce cadre juridique traduit la volonté de concilier la cohésion linguistique de l’institution étatique avec la reconnaissance de la diversité sociale. Toutefois, cette reconnaissance constitutionnelle, malgré sa portée symbolique et politique, n’a pas toujours été accompagnée d’une politique linguistique cohérente, fondée sur une vision stratégique claire, capable d’articuler les dispositions juridiques avec les exigences de l’administration moderne, du système éducatif et des mutations sociales.
L’adoption de l’arabe comme langue officielle fédératrice tire sa légitimité de plusieurs dimensions. Elle est non seulement la langue du texte constitutionnel, mais également celle du Coran, constituant ainsi le référent religieux commun le plus profond dans un pays dont la population est musulmane à cent pour cent. Pendant des siècles, la mahadra — institution traditionnelle d’enseignement — a représenté un espace éducatif unificateur où les différentes composantes de la société ont reçu une formation en sciences religieuses et en langue arabe, contribuant à l’émergence d’un socle culturel partagé transcendant les appartenances ethniques et linguistiques. Dans cette perspective, le renforcement de la place de l’arabe dans l’espace public ne saurait être interprété comme une marginalisation de la diversité, mais plutôt comme la valorisation d’un patrimoine fédérateur historiquement constitué, susceptible de consolider la citoyenneté commune, à condition que cette orientation s’accompagne de la promotion effective des langues nationales et de la prévention de toute instrumentalisation identitaire.
Les racines de la problématique linguistique actuelle remontent à la période coloniale, marquée par l’imposition du français comme langue de l’administration et de l’enseignement, instaurant un déséquilibre linguistique dont les effets ont perduré après l’indépendance. Une élite administrative et éducative francophone s’est ainsi constituée, tandis que l’arabe, malgré sa centralité culturelle et religieuse, est longtemps demeuré limité dans son institutionnalisation, notamment dans les domaines scientifiques et techniques. L’adoption progressive des politiques d’arabisation a par ailleurs conduit à l’émergence d’une dualité fonctionnelle, le français continuant d’être une langue de travail dans des secteurs stratégiques, alors que l’usage institutionnel de l’arabe ne s’est pas toujours accompagné des moyens structurels nécessaires à son plein déploiement.
L’approche officielle de la question linguistique peut ainsi être qualifiée de prudente, privilégiant la gestion des équilibres plutôt que la définition d’orientations stratégiques clairement affirmées. Si cette démarche reflète un certain pragmatisme politique, elle a également contribué à un manque de cohérence des politiques linguistiques et retardé l’émergence d’une vision institutionnelle intégrée susceptible de garantir la cohésion linguistique des institutions et de renforcer l’unité nationale.
Le pluralisme linguistique constitue en Mauritanie une richesse culturelle et sociale indéniable. Toutefois, en l’absence d’un cadre institutionnel structuré, il peut également générer des tensions latentes. Les langues nationales ne sont pas de simples instruments de communication, mais les vecteurs de mémoires historiques et d’appartenances sociales. Tout déséquilibre dans leur reconnaissance peut être perçu comme une remise en cause de l’équité culturelle. À l’inverse, l’absence d’une langue fédératrice pleinement opérationnelle dans l’espace public peut affecter l’efficacité de l’action publique et compromettre l’égalité des chances, notamment dans l’administration et l’éducation.
Ces dernières années, certains signes d’évolution sont apparus à travers l’introduction progressive des langues nationales dans certaines étapes du système éducatif. Cette orientation traduit une prise de conscience croissante du rôle de la langue maternelle dans l’amélioration de la qualité de l’apprentissage et dans le renforcement de l’intégration scolaire. Dans ce contexte, les initiatives sociétales — notamment l’appel de l’imam Abdallah Sarr invitant les différentes composantes de la société à apprendre mutuellement leurs langues — témoignent d’une dynamique sociale visant à promouvoir la compréhension interculturelle, à renforcer la confiance mutuelle et à consolider la coexistence pacifique. Ces initiatives envisagent le pluralisme linguistique comme un espace de rapprochement plutôt que de rivalité et soulignent que la promotion des langues nationales peut constituer un facteur d’unité nationale si elle s’inscrit dans une vision institutionnelle cohérente.
Néanmoins, la réussite de ces transformations demeure tributaire de l’élaboration d’une politique linguistique globale garantissant l’articulation harmonieuse entre l’arabe, en tant que langue officielle fédératrice, et les langues nationales, tout en définissant clairement la place des langues étrangères — notamment le français — comme instruments d’ouverture et de communication internationale dans un cadre fonctionnel équilibré, et non comme vecteurs d’une domination institutionnelle.
L’enjeu fondamental ne réside donc pas dans l’opposition entre unité et diversité, mais dans la mise en place d’une gouvernance linguistique efficace capable de promouvoir la cohésion nationale, d’assurer l’équité culturelle et de renforcer la performance institutionnelle de l’État. Bien encadré, le pluralisme linguistique peut devenir un levier stratégique au service du projet de l’État moderne ; laissé sans régulation claire, il risque au contraire de reproduire les fractures qu’il devrait contribuer à dépasser. Dès lors, la clarté de la vision linguistique apparaît comme une condition essentielle de la stabilité institutionnelle et du développement d’un modèle national plus inclusif et cohérent.







