Pas de justice avec une mémoire sélective.

Par Ahmed Mohamed Hamade – Écrivain et analyste politique.
Chaque fois qu’un dossier du passé mauritanien revient au centre du débat, la même question resurgit : comment un pays qui aspire à avancer peut-il se réconcilier avec sa mémoire sans en devenir prisonnier?
Monsieur Samba Thiam a récemment remis cette interrogation au cœur de l’espace public à travers sa défense du dossier du passif humanitaire. Une démarche légitime et compréhensible, car les injustices commises sur la base de l’identité, de l’appartenance ou du ciblage collectif ne s’effacent ni avec le temps ni avec le silence ; elles appellent vérité, reconnaissance, réparation et garanties de non-répétition.
Mais ce qui mérite réflexion n’est pas la légitimité de défendre ce dossier ; c’est plutôt l’idée, explicite ou implicite, selon laquelle reconnaître une injustice particulière supposerait de reléguer les autres injustices au second plan, voire de leur retirer une part de leur légitimité humaine ou nationale.
À mes yeux, une telle approche ne produit pas davantage de justice ; elle reproduit simplement les inégalités au sein même de la mémoire collective.
La Mauritanie n’a pas connu une seule blessure ni une seule histoire de souffrance. Son histoire politique et sociale a traversé différentes périodes de tensions, d’exclusion et de restrictions dont les conséquences ont touché des individus, des courants et des groupes aux parcours divers.
Arrestations, poursuites, exclusions administratives, blocages de carrières, ruptures personnelles et familiales : autant d’épreuves dont les effets ont largement dépassé leurs victimes directes.
Cela ne signifie nullement qu’il faille placer tous les dossiers sur un pied d’égalité ou nier la spécificité de certains d’entre eux. Les faits diffèrent, les contextes diffèrent, les conséquences diffèrent, tout comme les réponses juridiques et morales qu’ils exigent. Mais reconnaître ces différences ne doit jamais conduire à une hiérarchie dans le droit à la justice.
Le problème commence lorsque la mémoire cesse d’être un espace de reconnaissance pour devenir un instrument de sélection ; lorsque le débat se transforme en compétition pour déterminer qui mérite le plus d’être reconnu comme victime, au lieu de chercher comment empêcher que l’injustice ne se reproduise pour tous.
Car la justice n’est ni une concurrence des souffrances ni une lutte pour monopoliser la légitimité morale. La justice moderne pose des questions plus essentielles : que s’est-il passé ? Qui a subi le préjudice ? Comment réparer ? Et comment éviter que cela ne se reproduise ?
C’est pourquoi défendre une approche globale de l’équité ne doit pas être interprété comme une tentative de diluer une cause particulière ou de minimiser la spécificité d’un dossier ; c’est au contraire une manière de préserver l’idée même de justice contre toute forme de sélection.
Ces dossiers occupent depuis longtemps l’espace politique et médiatique au point de devenir, parfois, moins des questions à résoudre que des thèmes réactivés au gré des circonstances politiques ou du débat public. Une situation qui ne sert ni les victimes, ni l’État, ni la société dans son effort de dépassement du passé.
L’État est aujourd’hui appelé à faire davantage que gérer le débat : il lui revient de construire une approche nationale mature et courageuse, capable de reconnaître ce qui doit l’être, d’enquêter là où cela s’impose, de réparer les préjudices établis et d’instaurer des garanties institutionnelles empêchant le retour des cycles d’injustice, quels que soient les contextes ou les acteurs.
Les nations ne se construisent ni dans l’entretien perpétuel des conflits du passé ni dans leur effacement silencieux, mais dans la capacité à les affronter avec suffisamment de courage pour rendre justice aux victimes et suffisamment de sagesse pour protéger l’avenir.
Les pays qui ont réussi leur réconciliation n’ont pas demandé : qui a le plus souffert ? Ils ont demandé : comment faire en sorte qu’aucun citoyen ne subisse à nouveau l’injustice ?
La Mauritanie n’a pas besoin d’une mémoire sélective ; elle a besoin d’un État juste.
Car la justice ne place pas les victimes dans une file d’attente ; elle ouvre la porte à tous.







