Biram à Berlin : les limites d’un récit protestataire face à l’épreuve du politique

Par:Ahmed Mohamed Hamada
Écrivain et analyste politique mauritanien
Dans le champ politique, la puissance d’un discours ne réside pas seulement dans sa charge morale ou sa portée symbolique, mais dans sa capacité à produire une lecture crédible du réel et à formuler un projet de transformation viable. Entre la contestation et la construction de l’État s’étend un espace que ni la rhétorique ni la victimisation ne suffisent à combler.
Le discours prononcé par le député mauritanien Biram Dah Abeid au forum mondial de Berlin, sous le thème de la « réinvention de la démocratie », s’inscrit précisément dans cette tension. Présenté comme une réflexion sur l’avenir démocratique, il soulève en réalité des interrogations profondes quant aux limites du discours protestataire lorsqu’il prétend se constituer en projet politique global.
Dès son introduction, l’orateur mobilise les références au nazisme, au stalinisme ou encore à l’incendie du Reichstag, convoquant également des figures intellectuelles majeures afin d’inscrire le cas mauritanien dans une lecture globale des régimes autoritaires. Cette mise en perspective, si elle possède une forte charge symbolique, révèle néanmoins une analogie discutable. Assimiler la trajectoire politique d’un État en développement aux expériences totalitaires européennes du XXe siècle relève davantage de la dramatisation politique que de l’analyse comparative rigoureuse.
L’histoire apparaît ici moins comme un outil d’interprétation que comme un instrument de mobilisation émotionnelle visant à délégitimer l’État plutôt qu’à en éclairer les dynamiques.
Le diagnostic proposé sur la Mauritanie procède de la même logique. Le pays y est décrit comme un espace dominé par l’esclavage, la répression et la corruption systémique. Une telle représentation globale ignore pourtant les évolutions institutionnelles, les réformes sociales et les transformations politiques engagées ces dernières années. Cette vision absolue ne traduit pas une analyse nuancée du réel, mais une posture politique fondée sur la négation de l’État en tant qu’acteur de transformation.
Or, un discours qui nie toute évolution tend moins à favoriser la réforme qu’à nourrir les logiques de confrontation et de polarisation.
Une autre tension majeure traverse ce positionnement : la coexistence d’un récit de victimisation totale — évoquant persécution, emprisonnement et répression — et l’ambition déclarée d’accéder au pouvoir par les mécanismes démocratiques. La construction d’un projet de gouvernance ne saurait pourtant reposer sur une logique permanente de confrontation. Gouverner implique programmes, institutions et compromis, non la seule mobilisation protestataire.
La légitimité politique ne procède pas uniquement du capital militant, mais de la capacité à proposer des politiques publiques cohérentes et à fédérer un consensus national.
À cet égard, le discours de Biram Dah Abeid semble révéler ce que l’on pourrait qualifier de crise de maturation politique. La cause des droits humains, dont la force réside dans son universalité et son autonomie, se trouve progressivement intégrée dans une rhétorique de confrontation qui tend à en réduire la portée collective. Transformée en instrument de lutte politique, elle perd en partie sa vocation fédératrice.
L’évolution du discours au fil des années met également en évidence des contradictions persistantes : rejet des institutions tout en cherchant à y accéder, dénonciation de l’État tout en aspirant à exercer le pouvoir à travers lui, universalisation du discours des droits tout en l’inscrivant dans des stratégies politiques conjoncturelles. Ces tensions traduisent moins une évolution doctrinale qu’une difficulté à structurer une vision politique cohérente.
Cette dynamique a également contribué à fragiliser le consensus national qui entourait historiquement la question des injustices sociales touchant les Haratines. Longtemps perçue comme une cause nationale transcendant les appartenances sociales — et soutenue par diverses composantes de la société mauritanienne — cette question relevait d’une exigence collective de justice. Sa réduction à un registre conflictuel et identitaire en a progressivement affaibli la portée nationale.
Plus largement, la montée du discours identitaire dans le champ politique constitue un défi majeur pour la cohésion des États contemporains. En redéfinissant l’espace politique autour d’appartenances sociales exclusives plutôt qu’autour d’une citoyenneté commune, ce type de discours fragilise l’unité nationale et altère la confiance dans les institutions. Les expériences comparées montrent que la politisation des identités engendre souvent des tensions structurelles difficiles à maîtriser.
Face à ces dynamiques, le discours institutionnel insistant sur l’appartenance nationale et la citoyenneté commune apparaît comme une tentative de préserver la cohésion sociale et la stabilité politique, conditions essentielles de toute transformation durable.
Le positionnement critique du multipartisme africain, présenté comme simple mécanisme clientéliste tout en appelant simultanément à l’alternance démocratique, illustre par ailleurs une tension conceptuelle révélatrice de l’absence d’un modèle institutionnel alternatif clairement défini.
Quant à la « réinvention de la démocratie », elle demeure une notion théoriquement indéterminée. Les propositions avancées — éducation, égalité, mécanismes électoraux — relèvent davantage de réformes classiques que d’une refondation du modèle démocratique. Le slogan apparaît ainsi plus ambitieux que le projet politique qu’il recouvre.
Au fond, ce discours met en lumière les limites du passage de la contestation à l’exercice du pouvoir. La démocratie ne se construit ni dans la confrontation permanente ni dans la simplification du réel, mais dans la capacité à concilier réforme, stabilité et responsabilité politique.
La critique demeure légitime, et la quête de justice sociale constitue un impératif. Mais lorsqu’elle se transforme en rhétorique de polarisation, elle risque d’affaiblir les conditions mêmes de la transformation démocratique.
Pour la Mauritanie, l’enjeu central demeure la construction d’un projet politique capable de concilier liberté, cohésion sociale et stabilité institutionnelle — car l’avenir démocratique se forge moins dans la dénonciation permanente que dans l’élaboration d’une vision nationale inclusive et durable.







