Après la proclamation de 1976 : le Sahara entre légitimité juridique et logique de l’État

Les mutations de la reconnaissance
internationale et le réalisme politique dans le dossier du Sahara occidental
Par Ahmed Mohamed Hamada
Écrivain et analyste politique
« Dans l’espace qui sépare la norme juridique de la volonté de puissance se dessinent les cartes des conflits et se redéfinissent les contours de la légitimité. »
En ce jour de 1976 était proclamée ce qui fut appelée la République arabe sahraouie démocratique, dans un contexte international marqué par l’essor des mouvements de libération nationale et la dynamique de décolonisation. Près d’un demi-siècle plus tard, la distance historique permet de constater que cette proclamation n’est plus seulement un symbole politique ou un moment fondateur, mais un dossier international complexe où s’entremêlent légalité internationale, logique étatique et équilibres géopolitiques.
Malgré la reconnaissance dont elle bénéficie auprès de certains États et son adhésion à l’Union africaine en 1984, cette entité demeure en dehors du système onusien. Cette situation révèle une contradiction révélatrice de l’ordre international contemporain : une entité jouissant d’une reconnaissance partielle sans parvenir à obtenir une pleine légitimité internationale, face à une réalité politique dominée par les impératifs de stabilité et les rapports de force.
Les Nations unies ne reconnaissent pas la République sahraouie comme État membre, mais considèrent le Sahara occidental comme un territoire non autonome en attente de décolonisation. Depuis la création de la Mission des Nations unies pour l’organisation d’un référendum au Sahara occidental (MINURSO) en 1991, l’option référendaire est restée théoriquement envisageable, mais s’est heurtée à des obstacles politiques et juridiques complexes, s’érodant progressivement face aux exigences du réalisme politique.
Ces dernières années, une évolution notable s’est dessinée dans l’approche du Conseil de sécurité. Ses résolutions tendent désormais à s’inscrire davantage dans la position américaine favorable à une solution politique réaliste, pragmatique et durable, fondée sur l’initiative marocaine d’autonomie présentée en 2007. Cette évolution dépasse le simple registre diplomatique et traduit un déplacement du centre de gravité international, passant d’une approche classique du droit à l’autodétermination vers une logique privilégiant la stabilité et la faisabilité politique.
Dans ce contexte, le projet d’autonomie élargie sous souveraineté marocaine est progressivement présenté comme une base crédible de règlement politique, notamment dans un environnement sahélo-saharien où les impératifs sécuritaires, la lutte contre la fragilité étatique et les enjeux géostratégiques redéfinissent les priorités internationales.
Depuis 1976, plusieurs États africains et latino-américains ont reconnu la République sahraouie dans des contextes politiques marqués par des orientations idéologiques spécifiques. Toutefois, la trajectoire de cette reconnaissance n’a jamais été linéaire.
Les changements de gouvernements et les recompositions diplomatiques ont conduit plusieurs pays à suspendre ou retirer leur reconnaissance, confirmant que les positions internationales dans ce dossier ont souvent obéi à des considérations stratégiques plus qu’à des principes juridiques immuables.
Dans ce contexte de recomposition internationale, le Front Polisario se trouve confronté à des choix stratégiques complexes. Le maintien du référendum comme fondement de sa légitimité politique et historique demeure central dans son discours, mais l’affaiblissement du soutien international à cette option pose des défis croissants. Parallèlement, l’évolution des équilibres internationaux et le soutien accru aux solutions négociées exercent une pression vers une approche plus pragmatique. Entre ces deux orientations, le mouvement doit arbitrer entre l’adaptation aux nouvelles réalités géopolitiques et la préservation de sa cohérence politique et de sa légitimité représentative.
Au cœur de cette dynamique régionale, la Mauritanie maintient une posture caractérisée par ce que l’on peut qualifier de « neutralité positive ». En raison de sa position géographique, de son histoire et de l’enchevêtrement de ses intérêts avec l’ensemble des acteurs concernés, Nouakchott est consciente que toute escalade du conflit aurait des répercussions directes sur sa sécurité nationale et son équilibre régional. Son positionnement, fondé sur le non-alignement et le soutien aux efforts onusiens en faveur d’une solution pacifique, traduit un choix stratégique visant à préserver la stabilité régionale et à maintenir des relations équilibrées avec l’ensemble des partenaires.
La commémoration de la proclamation de la République sahraouie demeure un symbole pour ses partisans, mais elle met également en lumière l’écart persistant entre légitimité symbolique et reconnaissance internationale effective. Dans l’ordre international contemporain, l’existence d’un État ne repose pas uniquement sur une proclamation politique, mais sur une reconnaissance internationale stabilisée, une intégration institutionnelle et une capacité à produire un équilibre durable.
Près d’un demi-siècle après la proclamation de 1976, la bataille juridique reste ouverte, mais les équilibres de puissance évoluent, les positions internationales se transforment et les priorités régionales se redéfinissent.
La question du Sahara occidental dépasse désormais la seule problématique de l’autodétermination pour s’inscrire dans une équation plus large de stabilité régionale et de réalisme politique.
Entre mémoire historique et logique étatique se dessinent ainsi les contours de la prochaine phase du conflit, où le pragmatisme politique semble appelé à prévaloir sur les postures idéologiques.
« Lorsque les rapports de force évoluent, la politique redéfinit le champ du possible et la légitimité cherche sa place dans la nouvelle réalité. »







