Représentation de la presse privée en Mauritanie : le pluralisme sacrifié au profit d’un monopole ?

Nouakchott – Tawassoul
Depuis 2020, un regroupement de presse relativement récent assure seul la représentation de la presse mauritanienne au sein des commissions du Fonds d’appui public aux médias, après l’abandon du système de rotation qui permettait à plusieurs organisations professionnelles d’y participer. Auparavant, le mécanisme d’accréditation de journalistes issus de différentes organisations pour couvrir les déplacements du président de la République, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays, avait été interrompu dès 2017. Lors des couvertures présidentielles de 2019-2020, les journalistes retenus appartenaient au regroupement concerné.
Cette situation soulève des questions légitimes sur les critères ayant présidé à ce choix et sur sa compatibilité avec les principes du pluralisme professionnel et de l’égalité des chances, d’autant que d’autres organisations professionnelles siégeaient aux commissions du Fonds avant l’émergence de ce regroupement, dont la création a été liée au soutien de deux personnalités influentes de l’ancien gouvernement.
Il ne s’agit pas de contester au regroupement concerné ou à ses médias membres leur droit à la représentation, mais de refuser que ce droit se transforme en un privilège exclusif privant les autres acteurs du secteur de toute possibilité de participation, en l’absence de critères publics et objectifs.
Les 80 % annoncés : sur quelle base ?
L’ancien ministre de la Culture et de la Communication, El Houssein Ould Meddou, a affirmé à plusieurs reprises que le regroupement concerné représentait environ 80 % de la production de la presse indépendante en Mauritanie. Ce chiffre a également été repris par certains ministres de la Culture, qui le tenaient de lui, au point de convaincre certains responsables des médias membres du regroupement.
Cette proportion soulève pourtant de sérieuses interrogations quant à son fondement et à la méthode utilisée pour la calculer. Selon les données disponibles, le regroupement ne compte que cinq organes de presse produisant effectivement des contenus journalistiques originaux, tandis que la majorité des autres titres qui lui sont affiliés se limitent à reprendre des contenus déjà diffusés. En outre, ses journaux ne paraissent plus régulièrement, notamment au cours des deux dernières années.
La question ne porte donc pas seulement sur le nombre de médias regroupés au sein de cette structure, mais aussi sur le volume de leur production journalistique originale et régulière, ainsi que sur les critères permettant d’affirmer que celle-ci représente les quatre cinquièmes de la production de l’ensemble de la presse indépendante du pays.
Une telle affirmation ne saurait justifier un monopole de représentation sans données précises, une méthodologie transparente et des résultats vérifiables. Et même si ce pourcentage était exact, il ne conférerait pas au regroupement concerné le droit de monopoliser la représentation et d’écarter le pluralisme consacré par la Constitution.
Qui représente réellement la presse écrite ?
Ces interrogations se posent avec une acuité particulière lorsqu’il s’agit de la représentation de la presse imprimée. D’après les données disponibles, le regroupement qui en assure la représentation ne compte que deux journaux, l’un en français et l’autre en arabe, tandis que ses autres titres ne paraissent plus régulièrement, en particulier au cours des deux dernières années.
Dans le même temps, d’autres regroupements professionnels réunissent un nombre plus important d’organes de presse, parmi lesquels figurent des publications paraissant régulièrement en arabe et en français.
Sur quelle base un regroupement comptant un nombre limité de médias effectivement producteurs, et dont seuls quelques journaux paraissent régulièrement, peut-il se voir confier la représentation exclusive de la presse écrite, alors que des organisations regroupant davantage de médias dont les publications paraissent plus régulièrement sont écartées ?
Le nombre de titres ne suffit pas, à lui seul, à mesurer le poids professionnel d’une organisation. De même, prétendre représenter la majorité de la production journalistique suppose de disposer de critères clairs permettant d’évaluer la production réelle et la régularité des publications, plutôt que de se fonder sur la seule appartenance à un regroupement donné.
Le pluralisme syndical ne signifie pas l’exclusion
Le maintien de ce même regroupement au sein des commissions du Fonds d’appui public aux médias appelle également des éclaircissements sur les critères de désignation des représentants de la presse écrite et électronique. D’autres médias exercent leurs activités dans ces deux secteurs en dehors de ce regroupement, tandis que les textes réglementaires définissent les catégories professionnelles appelées à être représentées au sein de ces commissions.
L’enjeu n’est pas de remplacer un monopole par un autre, ni d’exclure un regroupement au profit d’organisations concurrentes. Il s’agit de garantir une représentation professionnelle équitable, fondée sur des règles transparentes, reconnaissant la pluralité des organisations et des médias, ainsi que la diversité de leurs expériences et de leur volume de production.
L’opinion publique et les professionnels de la presse sont en droit de connaître les critères qui justifient la sélection de journalistes appartenant à un seul regroupement pour couvrir les déplacements présidentiels. Ils sont également en droit de savoir comment a été calculée la proportion de 80 % avancée par l’ancien ministre, sur quelle base ce regroupement s’est vu confier la représentation de la presse écrite et électronique au sein des commissions du Fonds, et pourquoi le système de rotation entre les organisations professionnelles remplissant les conditions requises ne pourrait pas être réexaminé afin de garantir une répartition plus transparente des possibilités de représentation.
Répondre à ces questions et publier des critères clairs pour la sélection des organisations participant aux couvertures officielles, ainsi que pour la désignation de leurs représentants au sein des commissions, contribuerait à renforcer la confiance dans les institutions, à protéger le pluralisme professionnel et à empêcher que la représentation ne devienne un privilège permanent réservé à une seule structure.
Le pluralisme ne signifie pas l’exclusion d’un regroupement, mais implique également que les autres ne soient pas écartés au profit de celui-ci. Il exige enfin que des critères objectifs et professionnels prévalent dans l’organisation du paysage médiatique, plutôt que des considérations étrangères aux exigences du métier, telles que le régionalisme, le favoritisme ou l’affiliation idéologique.







