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Entre pluralité linguistique et unité administrative : lecture des propos de Samba Thiam

Par Ahmed Mohamed Hamada – écrivain et analyste politique

Le débat sur la langue en Mauritanie ravive régulièrement des questions anciennes, liées à l’équilibre délicat entre la reconnaissance de la diversité linguistique et la nécessité d’une administration cohérente et efficace. C’est dans ce contexte que s’inscrivent les propos du président de la Coalition pour la coexistence commune, Samba Thiam, qui a critiqué l’usage de la traduction automatique lors d’une séance de présentation des propositions des partis autour du document de synthèse du dialogue national. Une remarque qui, au-delà de l’aspect technique, ouvre un débat plus profond sur la politique linguistique de l’État.
Comme beaucoup d’observateurs de la scène publique mauritanienne, j’ai suivi avec attention cette polémique. La remarque de Samba Thiam concernant la qualité de la traduction n’est pas dénuée de fondement. Dans des rencontres politiques de cette importance, où il est question d’un dialogue national censé rassembler les différentes sensibilités du pays, il est naturel d’attendre un niveau élevé de professionnalisme, y compris dans les dispositifs de traduction. Après tout, le dialogue repose d’abord sur une condition essentielle : la compréhension mutuelle.
Cependant, transformer cette question technique en un débat plus large sur ce qui a été qualifié de « politique d’assimilation linguistique » soulève, à mon sens, d’autres interrogations tout aussi importantes. La Mauritanie est incontestablement un pays riche par sa diversité linguistique et culturelle. Cette diversité mérite d’être reconnue et respectée. Mais dans le même temps, il est difficile d’ignorer qu’un État moderne a besoin d’une langue administrative claire et unifiée pour organiser efficacement la gestion des affaires publiques.
Dans cette perspective, il me paraît également peu réaliste d’envisager que toutes les langues nationales deviennent simultanément des langues de l’administration. Par nature, l’administration exige clarté, simplicité et uniformité dans les procédures. La multiplication des langues administratives pourrait compliquer les circuits bureaucratiques, créer des divergences dans les formulations juridiques et rendre plus difficile l’harmonisation des documents officiels. Les institutions modernes reposent sur des normes communes dans la rédaction des textes, des correspondances et des décisions administratives — un objectif difficile à atteindre dans un système multilingue au niveau administratif.
Reconnaître et valoriser les langues nationales dans la sphère culturelle, éducative ou médiatique est non seulement légitime, mais souhaitable. Mais leur transformation en langues administratives simultanées pourrait engendrer davantage de confusion institutionnelle qu’elle ne résoudrait de problèmes.
Dans ce cadre, l’arabe apparaît comme le choix le plus cohérent avec l’histoire, l’identité culturelle et l’ancrage civilisationnel de la Mauritanie, sans oublier qu’il constitue la langue officielle consacrée par la Constitution. L’existence d’une langue administrative principale ne signifie pas pour autant l’exclusion des autres langues ni leur marginalisation. Dans de nombreux cas, elle constitue simplement une condition de l’efficacité de l’État.
D’ailleurs, l’expérience de nombreux pays multilingues montre que cette approche est loin d’être exceptionnelle. Au Sénégal, par exemple, plusieurs langues nationales coexistent, mais l’administration fonctionne principalement en français. En Tanzanie, des dizaines de langues locales sont parlées, tandis que le swahili sert de langue de l’État et de l’administration. Au Rwanda également, malgré la pluralité linguistique, l’administration et l’enseignement reposent sur un nombre limité de langues. Ces exemples montrent que la reconnaissance de la diversité linguistique peut parfaitement coexister avec l’existence d’une langue administrative commune.
Par ailleurs, il est possible d’imaginer des solutions concrètes permettant de valoriser les langues nationales sans remettre en cause l’unité linguistique de l’administration. L’une de ces pistes pourrait consister à développer davantage le rôle de l’audiovisuel public dans la représentation du pluralisme linguistique du pays. On pourrait ainsi envisager la création de chaînes ou de plateformes parallèles au sein du paysage médiatique national, chacune diffusant principalement dans l’une des langues nationales et proposant journaux télévisés, débats, programmes culturels et émissions de société dans cette langue. Une telle approche permettrait à chaque composante linguistique de se reconnaître pleinement dans l’espace médiatique national, sans pour autant compliquer le fonctionnement administratif de l’État.
En définitive, le débat linguistique en Mauritanie gagnerait à être abordé avec sérénité et sens de l’équilibre. La véritable question n’est pas tant celle de la pluralité des langues que celle de la manière dont cette pluralité peut être organisée de façon à renforcer l’unité nationale plutôt qu’à l’affaiblir.
Dès lors, si l’on peut comprendre l’appel de Samba Thiam à améliorer la qualité de la traduction et à mieux prendre en compte la diversité linguistique, une interrogation demeure : comment la Mauritanie peut-elle concilier la reconnaissance légitime de sa pluralité linguistique et culturelle avec la nécessité d’une langue administrative unique garantissant la cohérence et l’efficacité de l’État ?

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