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Marchés de gré à gré en Mauritanie : des milliards hors concurrence et des interrogations sur l’efficacité des dépenses

Nouakchott – Tawassoul : Le recours aux marchés de gré à gré en Mauritanie ces dernières années soulève des interrogations sur le volume des fonds publics engagés en dehors des procédures concurrentielles, le respect des règles encadrant l’attribution des contrats et la qualité de réalisation des projets financés par l’État.

Selon des données publiées, environ 385 marchés ont été conclus entre août 2019 et début 2022, pour un montant proche de 183 milliards d’anciennes ouguiyas. D’autres données font état de 137 marchés en 2022, pour une valeur de 117,2 milliards d’anciennes ouguiyas. En 2023, le nombre de marchés de gré à gré aurait atteint 182, pour un montant de 93,36 milliards, contre 134 marchés en 2024, évalués à 54,87 milliards d’anciennes ouguiyas.

Ces chiffres doivent toutefois être rapprochés des registres officiels, en raison du chevauchement de certaines périodes et de la diversité des sources. Le gouvernement a, de son côté, annoncé une baisse de la proportion des marchés de gré à gré, passée de 34,1 % en 2019 à 13,6 % en 2025, sans publier suffisamment de détails sur le nombre total de contrats et leur valeur pour cette dernière année.

Des irrégularités dans l’attribution et l’exécution

Dans son rapport portant sur les exercices 2022 et 2023, la Cour des comptes a relevé plusieurs cas de marchés conclus de gré à gré sans que toutes les conditions légales requises soient réunies. Les observations concernent notamment des contrats de maintenance d’équipements d’imagerie médicale, de fourniture de consommables pour la dialyse et d’acquisition de matériels électriques.

Les irrégularités relevées par les organes de contrôle ne concernent pas uniquement les procédures d’attribution. Elles portent également sur des travaux payés mais non exécutés, des équipements réglés mais non livrés, des infrastructures restées inutilisées et des études financées sans être exploitées, ainsi que sur des soupçons de surfacturation, de doubles paiements et de fractionnement de marchés.

Dans son rapport sur les missions de contrôle menées en 2024 et 2025, l’Inspection générale de l’État a indiqué avoir audité des montants d’environ 32,86 milliards de nouvelles ouguiyas. L’impact financier des irrégularités relevées a été estimé à 2,375 milliards de nouvelles ouguiyas, dont près de 60 % seraient liés aux marchés publics.

Ces constats doivent être distingués selon la nature des faits : montants concernés par des irrégularités, dossiers transmis à la justice et sommes effectivement recouvrées. Une irrégularité administrative ou procédurale ne constitue pas, à elle seule, la preuve d’une infraction pénale de corruption.

Les enquêtes de la société civile interrogent l’efficacité de certains marchés

De son côté, l’Organisation de transparence globale a publié plusieurs enquêtes consacrées à des marchés et projets publics, affirmant s’être appuyée sur des documents, des visites de terrain et des entretiens.

Parmi les dossiers évoqués figure un marché portant sur la réalisation d’ouvrages hydrauliques dans la zone de Chelkha Ettiyab, conclu en 2020 pour un montant d’environ 813,5 millions d’anciennes ouguiyas, avec des exonérations fiscales que l’organisation estime à près de 150 millions.

Selon l’organisation, ses visites de terrain n’auraient pas permis de retrouver certains ouvrages prévus dans le contrat. Elle a évalué à environ 84,5 millions d’anciennes ouguiyas la valeur des travaux effectivement réalisés, estimant ainsi l’écart à plus de 728 millions.

L’organisation a également examiné des marchés liés à l’Agence nationale de la Grande Muraille verte, évoquant une concentration de plusieurs contrats entre les mains de certaines entreprises, ainsi que des interrogations sur les prix, la qualité ou l’exécution de certains travaux.

Ces conclusions restent celles de l’organisation et ne constituent ni des décisions judiciaires ni des conclusions définitives d’un audit officiel. Elles soulèvent néanmoins des questions qui méritent des vérifications et des réponses de la part des institutions et entreprises concernées.

Par ailleurs, certaines publications de l’organisation présentent des divergences dans les chiffres globaux avancés concernant les marchés de gré à gré en 2020, 2021 et 2022. Ces écarts appellent des éclaircissements sur la méthodologie de calcul et les périodes retenues avant toute consolidation de ces données.

Des alertes internationales et des réformes attendues

Sur le plan international, le Fonds monétaire international (FMI), dans son rapport de diagnostic sur la gouvernance en Mauritanie publié en décembre 2023, a relevé des défis liés à la faiblesse de la concurrence, du contrôle et du rendement de l’investissement public.

Dans son analyse des contrats d’infrastructures examinés par une commission d’enquête parlementaire portant sur une période antérieure, le rapport indique que 89 % des contrats concernés avaient été attribués directement. Ce taux se rapporte exclusivement à l’échantillon et à la période étudiés et ne constitue pas une mesure de la proportion des marchés de gré à gré dans le pays ces dernières années.

Les engagements de réforme convenus avec le FMI prévoient notamment un encadrement plus strict du recours aux marchés de gré à gré, un renforcement de la transparence des marchés publics, des audits indépendants de plusieurs grands projets et la publication de leurs résultats, ainsi qu’une meilleure divulgation des bénéficiaires effectifs des entreprises contractantes.

Ces recommandations soulignent l’importance des réformes en matière de concurrence et de contrôle. Leur portée dépendra toutefois de leur mise en œuvre effective et de la publication des résultats, au-delà des annonces officielles.

La transparence ne se limite pas à la publication en ligne

Les journalistes qui travaillent sur les marchés publics se heurtent à une difficulté supplémentaire : la disponibilité limitée de certaines institutions officielles pour répondre aux demandes d’information et aux questions de la presse. Plusieurs administrations se contentent de renvoyer les journalistes vers les informations publiées sur leurs sites internet ou leurs pages officielles, sans fournir systématiquement les documents détaillés ou les éclaircissements demandés.

Cette pratique limite les possibilités de vérifier les chiffres, de confronter les données et de recueillir les réponses des institutions concernées aux observations formulées par les organes de contrôle ou les organisations de la société civile.

Or, la publication d’un avis d’attribution ou d’un communiqué ne suffit pas toujours à éclairer l’ensemble du processus, depuis la passation du marché jusqu’à son exécution, sa réception, son règlement et l’évaluation de ses résultats.

La transparence effective suppose également l’accès aux documents pertinents, des réponses aux demandes d’éclaircissement et la possibilité pour l’opinion publique de connaître les conditions d’utilisation des fonds publics et les résultats obtenus.

Au-delà du nombre et de la valeur des marchés de gré à gré, leur évaluation pose ainsi plusieurs questions essentielles : le recours à cette procédure était-il légalement justifié ? Les prestations ont-elles été réalisées conformément aux contrats ? Les projets ont-ils atteint leurs objectifs ? Et quelles responsabilités sont engagées lorsque des manquements sont établis ?

La publication de données annuelles consolidées et détaillées sur les marchés publics apparaît dès lors indispensable. Ces informations devraient notamment préciser les motifs du recours au gré à gré, les administrations et entreprises bénéficiaires, les taux d’exécution, les procès-verbaux de réception et les conclusions des audits, afin de renforcer la concurrence, de protéger les deniers publics et de permettre à la presse d’exercer pleinement son rôle de contrôle et de veille.

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