
Nouakchott – Tawassoul
La hausse du coût de la vie en Mauritanie pose une question fondamentale : comment un pays disposant d’importantes ressources halieutiques et animales, ainsi que d’un potentiel agricole non négligeable, peut-il mieux mobiliser ses richesses pour garantir à ses citoyens un accès durable aux produits de première nécessité ?
La surveillance des marchés et les mesures ponctuelles contre les hausses de prix peuvent contribuer à limiter certains abus. Elles ne sauraient toutefois constituer, à elles seules, une réponse durable à un problème qui touche directement le pouvoir d’achat des ménages, en particulier les familles pauvres et les travailleurs à faibles revenus.
L’enjeu est de passer d’une politique de contrôle des prix à une véritable stratégie de protection du pouvoir d’achat, fondée sur la valorisation des ressources nationales, la maîtrise des coûts de production et l’organisation de circuits de distribution accessibles.
Une première mesure consisterait à renforcer et à pérenniser le réseau des boutiques « Amel », en les transformant en véritables points de distribution de produits alimentaires essentiels à des prix subventionnés. Riz, farine, sucre, huiles, lait et légumineuses pourraient être proposés dans un réseau progressivement étendu aux villes de l’intérieur et aux zones les plus vulnérables.
Pour garantir son efficacité, ce dispositif devrait reposer sur des achats en gros, des contrats avec les fournisseurs et les producteurs locaux, ainsi que sur la publication régulière des prix et des quantités disponibles. Une gestion transparente et un contrôle rigoureux seraient indispensables pour éviter les détournements, les ruptures d’approvisionnement et les disparités entre les bénéficiaires.
La richesse halieutique du pays constitue également un levier encore insuffisamment exploité au service de la sécurité alimentaire. L’État pourrait développer la vente de poisson à prix symboliques et prévoir une distribution gratuite au profit des familles les plus démunies. Cette politique nécessiterait toutefois des investissements dans la chaîne du froid, le stockage et le transport, afin que les populations éloignées du littoral puissent elles aussi bénéficier de cette ressource nationale.
Le même principe pourrait s’appliquer à la production agricole. En achetant une partie des récoltes nationales de riz et de légumes, puis en les redistribuant à des prix accessibles, les pouvoirs publics pourraient répondre simultanément à deux préoccupations : soutenir les producteurs et alléger les dépenses alimentaires des ménages.
Une telle démarche contribuerait à garantir des débouchés aux agriculteurs, à limiter les pertes en période de surproduction et à réduire le poids des intermédiaires dans la formation des prix. Elle permettrait surtout de rapprocher les politiques de soutien à la consommation des objectifs de développement de la production nationale.
Mais la protection du pouvoir d’achat ne peut être durable si les coûts de production continuent de peser lourdement sur les producteurs. Les petits agriculteurs ont besoin d’un accès plus abordable aux semences, aux engrais, aux équipements et aux autres intrants agricoles. Les éleveurs doivent, de leur côté, pouvoir compter sur des aliments pour bétail accessibles, des services vétérinaires adaptés et un meilleur accès à l’eau.
Réduire le coût de production est aussi important que surveiller le prix de vente. Une politique qui aide le consommateur sans soutenir suffisamment le producteur risque de fragiliser l’offre locale et d’accroître la dépendance aux importations. À l’inverse, un dispositif associant soutien aux producteurs et distribution à prix accessibles peut contribuer à stabiliser le marché tout en renforçant les capacités nationales.
La question du logement mérite également une attention particulière. Le coût du ciment, du fer et d’autres matériaux essentiels représente un obstacle pour de nombreux ménages. Sans instaurer une subvention généralisée et coûteuse, l’État pourrait étudier un mécanisme ciblé permettant aux familles à faibles revenus d’accéder à certains matériaux à des tarifs réduits, sur la base de critères clairement définis.
Ces mesures doivent cependant s’inscrire dans un cadre économique cohérent. Les achats publics devraient privilégier la concurrence et la transparence, tandis que des stocks stratégiques de certains produits essentiels pourraient contribuer à prévenir les pénuries. Le contrôle des pratiques monopolistiques, l’amélioration de la logistique et l’analyse des coûts d’importation et de distribution devraient compléter cette politique.
La question du financement reste déterminante. Il ne s’agit pas de subventionner indistinctement tous les produits ni de faire peser sur le budget de l’État une charge impossible à maintenir. Les aides les plus importantes devraient bénéficier aux ménages les plus vulnérables, tandis que les autres catégories de consommateurs pourraient accéder à certains produits à des prix réduits, selon les ressources disponibles.
La transparence devrait être une règle centrale : coûts des subventions, volumes achetés, quantités distribuées, prix appliqués et résultats obtenus devraient faire l’objet d’un suivi régulier. L’évaluation devrait mesurer les effets réels sur le pouvoir d’achat, mais aussi sur les revenus des producteurs et la disponibilité des produits sur les marchés.
Une phase pilote, menée dans plusieurs quartiers de Nouakchott et dans certaines villes de l’intérieur, permettrait de tester le dispositif sur un panier limité de produits alimentaires et agricoles. Les résultats serviraient ensuite à ajuster le programme avant son éventuelle extension à l’échelle nationale.
Au fond, la question dépasse la seule surveillance des marchés. Elle renvoie à la capacité des politiques publiques à faire en sorte que les ressources du pays profitent davantage à sa population.
La Mauritanie n’a pas vocation à remplacer le marché par une économie administrée. Elle peut néanmoins mieux utiliser ses moyens d’action pour protéger les consommateurs, soutenir les producteurs, prévenir les pénuries et favoriser une concurrence équitable.
La lutte durable contre la vie chère exige ainsi un changement de perspective : ne plus se contenter de surveiller les prix, mais agir sur les mécanismes qui les déterminent. Car la réussite d’une politique économique se mesure aussi à sa capacité à garantir au producteur un revenu décent, au consommateur un accès abordable aux produits essentiels et au citoyen une amélioration tangible de ses conditions de vie.







